Images fantômes
Non, ce que vous croyez être du vide n’en est pas. Le néant est peuplé de particules impertinentes, apparaissant et disparaissant si vite qu’il nous est impossible de les observer par des moyens naturels. C’est du moins ce que nous affirme la physique quantique… et que corrobore sans doute la série « Champ contrechamp » d’Olivier Aubry.
Sachez donc qu’à vos côtés, en ce moment même, un groupe de particules (des bosons ? un atome ? une molécule ? un agrégat ? un caillou ? votre chien ? un immeuble ?...) vient d’appa-disparaître furtivement. O le coquin. Nous refusons d’y prêter attention bien sur – ces événements permanents sont bien trop nombreux et rapides – mais nous n’échappons pas au trouble des traces que laissent cette discrète agitation : les « images fantômes », indices persistants de ce qui a (peut-être) existé. Certains en trouvent dans l’observation cosmique (mirages gravitationnels), mais vous et moi en croisons aussi bien souvent sur notre écran d’ordinateur ou celui de notre télévision, alors pourquoi pas celui du cinéma. C’est sur ce terrain que l’artiste s’est aventuré – la peinture et sa matière pour se frotter aux flux de l’image en mouvement – et qu’il s’est-il lancé ce défi : « je vais me faire une toile ! ».
Olivier Aubry – qui n’a pas peur des fantômes – s’est attaqué au problème, non pas pour le résoudre mais pour le mettre en lumière. D’où ces toiles « projecteurs » plutôt éblouissantes. Ainsi a-t-il trouvé dans le retour à la matière picturale le moyen de cadrer l’immatérialité de quelques images fantômes. A coups de truelle, il parvient ici à insuffler l’énergie qui seule, selon le physicien Thomas Bearden, peut re-matérialiser l’événement dont elles sont l’indice.
Suspendues dans le temps, extraites de leur fugacité, ces images sans gravité (dans tous les sens du terme) nous inquiètent un peu pourtant. On y ressent le frôlement de l’avant contre l’après du moment présent, l’ambiguïté d’un état ni stable ni mobile (stabile ?), une attraction à la fois amicale et déstabilisante et surtout l’habileté à échapper à toute tentative d’apprivoisement. Cette innocente complexité rejoint celle de l’abstraction impure qu’explore Olivier Aubry. Une fois encore, l’aplat est bafoué, l’abstraction corrompue par un parsemé figuratif (à peine identifiable, presque décoratif), l’harmonie évacuée par l’absence de système de composition. Cette fois, le travail de sédimentation s’affirme sans discrétion : couches et matière sont revendiquées, l’époque n’est pas au lissé élégant. Olivier Aubry explore ici une nouvelle voie dans sa quête minutieuse de la bonne « résonance lumineuse » propre à chaque palette chromatique.
Y voit-on plus clair ? Rien n’est moins certain. « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image » semble nous dire chaque toile, paraphrasant Godard, en citant le cinéaste (et d’autres) à travers des répliques de films. Saisies au vol et incrustées dans la matière picturale, ces sentences sont la forme textuelle du spectre qui hante notre mémoire des scènes cinématographiques. Enigmatiques mais familières, à l’instar des formes improbables qu’elles côtoient, elles nous invitent à des associations d’idées toujours erronées. Produit d’un décalage temporel et de sens, ce souvenir graphique du plan filmique participe lui aussi de la défloration de la toile. Il s’agit toujours de conjurer l’idéal de l’abstraction monochrome. Alchimiste, Olivier Aubry l’aura ici amputée d’un « ion » pour ne retenir que l’abstract, la synthèse scrypto-visuelle d’un impossible moment filmique qu’il parvient pourtant à observer. Ghostbuster du « champ contrechamp », le peintre matérialise l’entre-deux des plans du dialogue, le dissocie de son intégrité temporelle et en efface les personnages. Apparaît alors une toile, fantôme-souvenir d’une scène parallèle à l’originale, ni étrangère ni tout à fait jumelle. Pour ma part, j’attends avec impatience celle qui citera Camille lançant à Jérémie Prokosch : « Montez dans votre Alpha, Roméo ! ».
Thierry Dupas pour Olivier Aubry
28 sept. 2006
Non, ce que vous croyez être du vide n’en est pas. Le néant est peuplé de particules impertinentes, apparaissant et disparaissant si vite qu’il nous est impossible de les observer par des moyens naturels. C’est du moins ce que nous affirme la physique quantique… et que corrobore sans doute la série « Champ contrechamp » d’Olivier Aubry.
Sachez donc qu’à vos côtés, en ce moment même, un groupe de particules (des bosons ? un atome ? une molécule ? un agrégat ? un caillou ? votre chien ? un immeuble ?...) vient d’appa-disparaître furtivement. O le coquin. Nous refusons d’y prêter attention bien sur – ces événements permanents sont bien trop nombreux et rapides – mais nous n’échappons pas au trouble des traces que laissent cette discrète agitation : les « images fantômes », indices persistants de ce qui a (peut-être) existé. Certains en trouvent dans l’observation cosmique (mirages gravitationnels), mais vous et moi en croisons aussi bien souvent sur notre écran d’ordinateur ou celui de notre télévision, alors pourquoi pas celui du cinéma. C’est sur ce terrain que l’artiste s’est aventuré – la peinture et sa matière pour se frotter aux flux de l’image en mouvement – et qu’il s’est-il lancé ce défi : « je vais me faire une toile ! ».
Olivier Aubry – qui n’a pas peur des fantômes – s’est attaqué au problème, non pas pour le résoudre mais pour le mettre en lumière. D’où ces toiles « projecteurs » plutôt éblouissantes. Ainsi a-t-il trouvé dans le retour à la matière picturale le moyen de cadrer l’immatérialité de quelques images fantômes. A coups de truelle, il parvient ici à insuffler l’énergie qui seule, selon le physicien Thomas Bearden, peut re-matérialiser l’événement dont elles sont l’indice.
Suspendues dans le temps, extraites de leur fugacité, ces images sans gravité (dans tous les sens du terme) nous inquiètent un peu pourtant. On y ressent le frôlement de l’avant contre l’après du moment présent, l’ambiguïté d’un état ni stable ni mobile (stabile ?), une attraction à la fois amicale et déstabilisante et surtout l’habileté à échapper à toute tentative d’apprivoisement. Cette innocente complexité rejoint celle de l’abstraction impure qu’explore Olivier Aubry. Une fois encore, l’aplat est bafoué, l’abstraction corrompue par un parsemé figuratif (à peine identifiable, presque décoratif), l’harmonie évacuée par l’absence de système de composition. Cette fois, le travail de sédimentation s’affirme sans discrétion : couches et matière sont revendiquées, l’époque n’est pas au lissé élégant. Olivier Aubry explore ici une nouvelle voie dans sa quête minutieuse de la bonne « résonance lumineuse » propre à chaque palette chromatique.
Y voit-on plus clair ? Rien n’est moins certain. « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image » semble nous dire chaque toile, paraphrasant Godard, en citant le cinéaste (et d’autres) à travers des répliques de films. Saisies au vol et incrustées dans la matière picturale, ces sentences sont la forme textuelle du spectre qui hante notre mémoire des scènes cinématographiques. Enigmatiques mais familières, à l’instar des formes improbables qu’elles côtoient, elles nous invitent à des associations d’idées toujours erronées. Produit d’un décalage temporel et de sens, ce souvenir graphique du plan filmique participe lui aussi de la défloration de la toile. Il s’agit toujours de conjurer l’idéal de l’abstraction monochrome. Alchimiste, Olivier Aubry l’aura ici amputée d’un « ion » pour ne retenir que l’abstract, la synthèse scrypto-visuelle d’un impossible moment filmique qu’il parvient pourtant à observer. Ghostbuster du « champ contrechamp », le peintre matérialise l’entre-deux des plans du dialogue, le dissocie de son intégrité temporelle et en efface les personnages. Apparaît alors une toile, fantôme-souvenir d’une scène parallèle à l’originale, ni étrangère ni tout à fait jumelle. Pour ma part, j’attends avec impatience celle qui citera Camille lançant à Jérémie Prokosch : « Montez dans votre Alpha, Roméo ! ».
Thierry Dupas pour Olivier Aubry
28 sept. 2006
par oaoa
publié dans :
expositions
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