Lundi 5 novembre 2007




Le poids de la légèreté



Sur des fonds subtilement colorés Olivier Aubry,jeune artiste lillois de 32 ans dessine des signes délicats dont la fraîcheur rappelle les graffitis d'enfants. Le peintre a choisi d'appeler son exposition « Trois fois rien ». Le titre, on le voit, révèle une certaine modestie. A l 'heure des grands discours philosophiques et esthétiques, des œuvres monumentales, des doctrines irréfutables et des exercices de style, cette modestie semble indispensable à tout artiste voulant s'aventurer sur les chemins désoTmais marginaux de la peinture. Loin de la science exacte et rassurante d'un art préfabriqué, le peintre tâtonne. Il cherche. Il tente patiemment d'ajouter sa pierre à un édifice dont les fondations remontent à l'origine de l'humanité.



La peinture d'Olivier Aubry avance à ce rythme: dans la lenteur, l'effort et l·humilité. Ses fonds rappellent les dernières toiles de TaI Coat : de la juxtaposition de deux ou trois couleurs en aplats naît une vibration lumineuse d'une grande douceur. Mais contrairement à son aîné, Aubry dispose ses couleurs par couches successives. Puis il racle, gratte, ponce, afin de laisser réapparaître par endroits les teintes les plus profondes, créant ainsi des effets de transparence d'une rare élégance.



La première couche posée sur la toile vierge est un noir. En creusant un sillon dans les strates de matière, Aubry retrouve ce noir et révèle la ligne sombre, nette et fragile du dessin. Très graphique, ramené le plus souvent à un simple signe - un poisson, une maison, une goutte d'eau, un arbre -, celui-ci, malgré son apparente apesanteur, s'inscrit dans la composition qu'il vient équilibrer. Il suggère l'idée d'un univers ·poétique, d'une sorte de haïku plastique dont le sens demeure - comme la ligne elle-même - incertain.



La légèreté domine - ce qui n'est pas trois fois rien, compte tenu des blessures que l'artiste inflige à la peinture. Le raffinement des fonds nés de la contemplation des paysages et le charme de la ligne des centaines de fois répétée sur des carnets de dessins tempèrent le geste qui racle, qui efface, qui grave. Il y a là comme un bonheur silencieux, fruit de l'observation de la réalité - de ses couleurs, de ses lumières -, de l'impression qu'elle laisse et des souvenirs lointains qu'elle suscite.



La légèreté domine - peut-être encore un peu trop -, mais certaines œuvres ne sont pas exemptes de gravité. Un petit nuage noir les traverse; quelques os volent dans ce qui pourrait être un ciel; la ligne d'un horizon imaginaire se brise sur un corps. Ce n'est pas grand-chose: une inquiétude, peut-être, bien vite dissipée par le plaisir qu'affIrment la beauté des couleurs et la sensibilité du dessin.



La légèreté domine, et cette légèreté apparente caractérise sans doute une partie de la peinture de cette fin de siècle: ligne ténue et matière colorée rappelant l'usure de l'enduit d'un mur. Elle décrit notre fragilité, notre équilibre précaire, notre besoin d'enfance, de joie et·de consolation. Elle lutte contre cette nostalgie qui, trop souvent, recouvre la culture occidentale contemporaine. Ici la peinture, tout en se souvenant de son origine et de son histoire, offre, à travers des formes toujours renouvelées, la saveur et la liberté des songes. Elle apparaît à la fois immuable et îmmortelle. Quelles que soient les avancées technologiques, elle s'adapte sans perdre son âme. Elle résiste. Et demeure son mystère: non pas celui de la pensée, mais celui qui recouvre l'éternel dialogue entre le regard et la main de l'homme.


Olivier Céna

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